
Peggy Adam
Ibn Al Rabin
Graham Annable
Baladi
Manuele Fior
Loo Hui Phang
Andréas Kündig
Cédric Manche
Jérôme Mulot
François Olislaeger
Frederik Peeters
Isabelle Pralong
Nicolas Presl
Nadia Raviscioni
Florent Ruppert
Greg Shaw
Michaël Sterckeman
Tom Tirabosco
Pierre Wazem
2007, 19 auteurs de bande dessinée investissent non loin de 2000 Post-it, 180 ans après l’apparition des premières histoires en images nées à Genève. Sans le savoir, Rodolphe Töpffer inaugurait en effet en 1827 (1.) le neuvième art avec ses albums comiques illustrés. Car, pour lui «les dessins, sans le texte, n’auraient qu’une signification obscure» et inversement, « le texte sans les dessins ne signifierait rien. »
170 ans plus tard, dans la même cité de Calvin, Benoît Chevallier et Daniel Pellegrino lancent leur maison d’édition de bande dessinée sous l’intitulé d’Atrabile. Terme relevant de la médecine antique, il désigne ce fluide froid causant la mélancolie, traditionnellement considérée comme cause de souffrance et de folie, mais surtout comme l’expression du tempérament des génies et des héros. Bile noire, la revue de la nouvelle maison d’édition, insiste également sur cette substance reconnue dans l’Antiquité comme la plus dangereuse en raison de son instabilité. Ainsi, dès ses premiers numéros, Bile noire ouvre l’horizon aux différences. Puis, petit à petit, la revue prend des risques, publie les questionnements, les recherches graphiques et intellectuelles d’auteurs de bandes dessinées. C’est notamment là que naissent les débats autour de la bande dessinée abstraite suite au dogme élaboré par Ibn Al Rabin au printemps 2003. Prêtant ses pages aux expérimentations diverses, le collectif qui représentait au début la principale publication de la maison d’édition perdure à travers les années et offre aujourd’hui encore, par le biais de ce numéro spécial, une vitrine aux histoires courtes et audacieuses, aux styles et techniques structurés, déstructurés, réinventés, osés, modestes, ou effacés.
Atrabile n’a pas pour habitude de commander des travaux. Il faut cependant toujours une exception pour confirmer la règle. La voici : Atrabile est invité à se présenter sous la forme d’une exposition lors du festival lausannois BD-FIL en septembre 2007. Car ce dernier souhaite à raison mettre en lumière le travail des deux éditeurs genevois qui se prêtent depuis dix ans au rôle de « passeur entre auteurs et lecteurs », pour reprendre les termes de Daniel Pellegrino. Des passeurs qui se caractérisent par un véritable respect pour le travail des auteurs et un véritable soin apporté au graphisme, à la typographie, à la qualité du papier et de l’impression.
1997-2007, 10 ans ont passé, plus de 50 publications sont sorties, dont 17 numéros de Bile noire. La maison d’édition a noué des liens privilégiés avec un certain nombre d’auteurs ayant publié des albums ou collaboré régulièrement à la revue. Ce sont précisément 19 d’entre eux qui ont été invités à travailler à l’exercice de style imaginé pour l’exposition. Car il était exclu pour Atrabile de réaliser une exposition de planches « soporifique ». La planche n’est qu’une étape avant la publication et elle ne trouve sa finalité qu’une fois cadrée, nettoyée et replacée dans le contexte de son histoire, soit dans la finalité même du livre. Partant de ce constat, il fallait créer des éléments intéressants à exposer, mais qui puissent également trouver un sens dans une publication. L’idée du Post-it est née ainsi. Un support facile, commun à tout le monde, léger, sans grande valeur, rappelant la case d’une bande dessinée et relevant de notre contemporanéité. Dans ce cas précis, Rodolphe Töpffer ne tient donc plus la comparaison.
100 Post-it de format traditionnel à disposer en un carré de 10X10 (l’âge d’Atrabile est ainsi inscrit dans les données): voilà le cadre de travail de base. Atrabile lance le projet timidement, peu convaincu d’imposer une idée à ses illustrateurs, on est en mars 2007. Quatre mois plus tard, même les auteurs réticents se sont pris d’affection pour l’exercice et le double de Post-it attendu encombre la boîte aux lettres d’Atrabile. Face aux contraintes, la créativité a été au rendez-vous et les mains ont lâché des styles plus libres dans des compositions qui ne peuvent exister que dans cet exercice. Alors que certaines histoires séquentielles ont été orchestrées « classiquement » (Isabelle Pralong, Tom Tirabosco), d’autres ont été audacieusement déstructurées (Alex Baladi, Florent Ruppert et Jérôme Mulot). Les sens de lecture sont parfois inversés, superposés, voire annihilés. Tant et si bien qu’il n’y a parfois plus rien à lire, mais à voir : ce sont des séries de portraits (Peggy Adam, Manuele Fior), des carreaux improvisés d’azulejos (Michaël Sterckeman). Ailleurs, le texte a pris ses quartiers, il se retrouve détaché de toute image (François Olislaeger), rempli de poncifs amoureux (Pierre Wazem) ou ne se justifie plus chez d’autres où il a carrément disparu (Greg Shaw).
Mis à part le travail de François Olislaeger qui confère une poésie à l’usage habituel du Post-it en y laissant flotter quelques idées par le verbe, le Post-it est presque toujours investi par les auteurs comme un véritable support de dessin. Tour à tour, travaillé en épaisseur par le collage (Greg Shaw), dans la tradition orientale du découpage (Loo Hui Phang), il gondole sous le tracé humide d’un pinceau, se fatigue sous le crayon insistant et gagne en rondeurs sous les dégradés du neocolor.
Les dessinateurs atrabilaires ont également joué avec diverses teintes soit avec le support lui-même, soit avec la technique. Un aspect qui justifie l’exceptionnelle quadrichromie de cet ouvrage. Atrabile se distingue en effet essentiellement par des publications en noir et blanc. D’abord abordée par souci économique, la question du noir et blanc valorise avant tout la noblesse du trait noir sur le papier blanc. Comme un acte de résistance à la numérisation du monde actuel, le dessin fait acte de création par les moyens les plus simples : de l’encre, du papier… et un univers s’ouvre, des perspectives traversent les pages, des expressions animent des personnages et une histoire existe le temps d’une lecture. En tant que premier théoricien du neuvième art, Töpffer insistait sur la différence entre la couleur, le trait et le relief : « Le trait […] répond si bien à notre manière intuitive d’observer, qu’il est celui des trois qui dit le plus rapidement les choses les plus claires à notre intelligence, et qui rappelle le plus spontanément les objets. » Atrabile se soucie donc peu de l’aspect commercial de la couleur. C’est pourquoi la bichromie ne s’est immiscée que quelques rares fois dans les pages d’albums (Icarus de Manuele Fior, Plus ou moins… de Peggy Adam), et la quadrichromie caractérise à elle seule la bande dessinée abstraite de Greg Shaw (Parcours pictural).
Tout comme dans les histoires publiées chez Atrabile, les ensembles de Post-it rendent compte d’univers où il est question de l’humain, de l’intime. Des humains parlent aux humains et loin des sujets à la mode, les albums gagnent en atemporalité. Car les histoires qui ont touché hier résonnent encore aujourd’hui et trouveront sans doute un écho dans les générations à venir. Les thèmes universels empruntent les chemins de la philosophie, du quotidien. Si la bio-fiction est un genre caractéristique des maisons d’éditions indépendantes (rappelons le succès de Pilules bleues de Frederik Peeters tiré aujourd’hui à plus de 20000 exemplaires), les genres classiques de l’histoire, de la mythologie, de la fiction ou du polar subsistent tout en offrant une approche différente, voire décalée. Les valeurs humaines transparaissent au travers des pages à l’instar des relations que les éditeurs entretiennent avec leurs auteurs. Puisque, par le biais d’un festival ou d’une contribution à Bile noire, il s’agit avant tout de rencontres humaines qui se répéteront dans le temps pour soutenir le travail des dessinateurs.
La pertinence des sujets abordés par les auteurs permet aussi d’abaisser les frontières entre les différentes cultures. Certains ouvrages d’Atrabile sont traduits puis exportés en Europe, aux Etats-Unis et en Corée, même si le territoire de diffusion principal de la maison d’édition se dessine clairement en Francophonie. Dans le même esprit, les auteurs d’Atrabile proviennent de Belgique (Cédric Manche, Greg Shaw), du Canada (Graham Annable), de France (Peggy Adam, Nicolas Presl, Michaël Sterckeman, Loo Hui Phang), de Hong Kong (Chihoi), de Corée (Kim Su-bak), d’Italie (Manuele Fior), de Norvège (Jason) et de Genève (Alex Baladi, Andréas Kündig, Frederik Peeters, Isabelle Pralong, Ibn al Rabin, Nadia Raviscioni, Tom Tirabosco, Pierre Wazem). Car le terroir genevois n’est jamais mis de côté. Atrabile est avant tout né d’une volonté de donner à voir ce qui se faisait localement et garde désormais la même curiosité et le même intérêt pour sa ville que pour l’étranger.
Détachée de tout souci de rentabilité, peu animé par les critères des bonnes ventes commerciales, Atrabile ne se paie pas et bénéficie par conséquent d’une véritable liberté de choix, d’action et de pérennité. « Le jour où l’on s’arrêtera, c’est qu’on aura perdu la foi (ou la bile) », conclut Benoît Chevallier. Pour l’heure, le couple atrabilaire a trouvé son rythme de croisières et propose une vraie maison d’éditions en termes de ventes et de reconnaissances. Huit albums ont été sélectionnés au Festival d’Angoulême : Promenade(s) de Wazem, ChHHt! de Jason, Luchadoras de Peggy Adam, Pilules Bleues, Lupus 1, Lupus 2, Lupus 3, Lupus 4 de Frederik Peeters. Ce dernier ouvrage a été distingué par le prix Essentiel 2007. A point nommé, comme pour honorer les dix ans de la maison d’éditions. Atrabile n’a aujourd’hui et à l’avenir pas d’autre objectif que de faire de mieux en mieux sans jamais abaisser son actuel niveau d’exigence.
Karine Tissot
œuvres VISIBLES AU MUSÉE MARITIME ET PORTUAIRE DU HAVRE du 1 au 31/10/2010
Chaussée Roger Meunier - hangar 1
76600 Le Havre, tél.: 02 35 25 37 39
Accès à pied : 15 mn depuis l’Hôtel de Ville
Accès en bus : ligne 7 (arrêt Perret),
ligne 1 (arrêt Notre Dame)
Ouvert tous les jours de 11h à 19h*
Manuele Fior, 10 x 10 (détail), Post-it, courtesy Manuele Fior / Atrabile